lundi 11 juin 2018

Perte d'expertise: une menace pour nos parcours?


La fermeture récente de plusieurs parcours de golf et les difficultés que semble avoir l’industrie depuis quelques années à maintenir une clientèle active sont deux éléments préoccupants. Mais un autre phénomène est également inquiétant, c’est la perte graduelle d’expertise dans le domaine de l’architecture, de la construction et la rénovation de parcours de golf.  La perte de parcours constitue l’élément précurseur de cette perte d’expertise qui risque de se poursuivre et s’accentuer si la tendance actuelle se maintient. Je m’explique….

Nouvelle fosse au Club de Golf Le Mirage - Mai 2018
Des revenus d’opération plus petits mènent à de plus petits projets, et à moins de projets
Les revenus des clubs stagnent et plusieurs d’entre eux peinent à joindre les deux bouts. Alors que certains clubs ferment carrément leurs portes, plusieurs autres repoussent leurs travaux ou réduisent leur envergure en attendant de meilleurs jours.

De plus petits projets mènent à des travaux prenant moins de temps
Ceci est une bonne nouvelle pour les golfeurs qui ne sont pas confrontés à de nombreux travaux qui nuisent à la saison de jeu qui s’allonge de plus en plus grâce aux changements climatiques. Par contre, cela fait en sorte que tous les clubs désirant procéder à des travaux veulent les faire en même temps et souvent à partir du mois d’octobre, puisque le mois de septembre présente de plus en plus des conditions de jeu idéales.  Ceci laisse bien peu de temps pour travailler pour les entrepreneurs qui doivent négocier avec des journées qui raccourcissent et du temps frais et humide qui ralentit les travaux.

Nouvelles fosses au Country Club de Montréal - Mai 2018
Une courte période de travaux créé une grande pression sur les entrepreneurs spécialisés
Au cours des années 1990 et 2000, les quelques entrepreneurs spécialisés basés au Québec étaient occupés à construire de nouveaux parcours au cours du printemps et de l’été, avant de rediriger leurs ressources vers les travaux de rénovation à l’automne. Maintenant qu’il n’y a plus de demande pour des nouvelles constructions et que la demande se concentre au mois d’octobre et novembre pour les travaux de rénovation, ces entrepreneurs ont de plus en plus de peine à conserver leurs employés durant toute l’année et certains d’entre eux quittent l’industrie pour subvenir à leur besoins, ou tout simplement pour leur retraite. Il y a donc une perte d’expertise qui se fait sentir graduellement. Ceci fait en sorte qu’il est de plus en plus difficile de recruter des travailleurs pour leur montrer les bases du métier. Pour contrer la tendance, les entrepreneurs sont forcés de diversifier leurs opérations afin de tenir leurs employés occupés durant toute l’année. La majorité d’entre eux travaillent maintenant à la construction de terrains sportifs ou même sur des projets d’aménagement publics, résidentiels ou commerciaux. Pour ce faire, ils doivent obtenir des licences et des certifications démontrant leurs capacités à gérer de tels projets, et ils doivent aussi bien souvent payer leurs employés à des taux horaires qui dépendent de l’industrie de la construction qui est fort règlementée et syndiquée, contrairement à l’industrie du golf.

Nouvelles fosses au Club de Golf Le Mirage - Mai 2018
Les problèmes associés à la diversification.
La diversification des activités des entrepreneurs peut également mener à d’autres effets insoupçonnés. Par exemple, lorsqu’un entrepreneur obtient un important mandat dans le domaine public, soudainement, il risque de perdre de la disponibilité pour de futurs projets de golf. Mais comment refuser de telles opportunités?  Tout le monde doit subvenir à ses besoins. Par la suite, lorsqu’il revient au monde du golf, il doit négocier avec sa main d’œuvre qui a pu travailler avec des meilleures conditions et à des tarifs plus profitables, puisque les travaux du domaine public étaient régis par les normes de l’industrie de la construction. Il doit donc charger ses travaux plus chers pour se permettre de rémunérer ses employés aux tarifs et aux conditions auxquels ils ont eu droit. Ceci limitera éventuellement la capacité de certains clubs à se livrer à des travaux plus substantiels.

Des plans B, et même C….
Lorsque les entrepreneurs ont des carnets de commande trop remplis car les travaux sont trop concentrés à l’intérieur d’un court laps de temps à l’automne, ils se retrouvent dans l’obligation de refuser certains mandats car ils n’ont pas les effectifs pour tout réaliser en même temps. Ceci force les clubs et les architectes à être créatifs afin de trouver des manières de réaliser tout de même les travaux qui ne peuvent souvent pas attendre.  Bien souvent, ce sont les surintendants et les employés des clubs qui se retrouvent avec la délicate tâche de réaliser les travaux avec de l’équipement peu adapté, parallèlement à l’entretien des parcours qui se fait déjà bien souvent avec du personnel déjà limité. Certains pensent qu’il y a là des économies à faire, mais par expérience, les résultats sont rarement moins dispendieux qu’avec un entrepreneur qualifié et bien équipé, et ils sont souvent de moindre qualité simplement à cause du fait qu’ils ont été réalisés par des ouvriers dont la construction n’est pas le principal champ de compétence. Par ailleurs, le temps passé par les employés d’entretien d’un club à la rénovation du parcours est souvent au détriment des tâches pour lesquelles ils sont habituellement rémunérés.  Ce sont donc les parcours qui en souffrent.

On tourne les coins ronds pour sauver des coûts
Toute cette problématique s’applique également au milieu de l’architecture de golf qui, faute de projets significatifs, perd peu à peu ses architectes qui se recyclent dans d’autres domaines pour subvenir à leurs besoins. Le fait que les clubs tentent par tous les moyens de sauver des coûts fait que, bien souvent, on procède à des travaux sans les avoir préalablement bien planifiés à l’aide d’un architecte qualifié qui aura étudié toutes les options possibles. Ceci peut bien souvent mener à des travaux pouvant souffrir de quelques lacunes qui ne seront bien souvent jamais corrigées, faute de budget qui aura été entièrement dépensé dans les travaux.

Est-ce un réel problème?
Certains diront que je prêche pour ma paroisse et ils n’auront pas entièrement tort. J’aime bien voir des travaux bien réalisés de manière efficace et offrant des résultats exceptionnels. Non seulement, les parcours paraissent mieux, mais, par extension, moi aussi en tant qu’architecte. Mais est-ce bien grave que des travaux de rénovation ne soient tout simplement pas réalisés, ou pas aussi bien réalisés qu’ils pourraient l’être? Peut-être que non, à court terme. Mais à plus long terme, cela voudra dire des travaux qui s’accumulent, et des parcours qui perdent graduellement en qualité au détriment de leur clientèle. Le golf ne demeure qu’un jeu et la grande majorité des golfeurs ne remarquent que très peu la qualité architecturale d’un parcours, contrairement aux conditions de jeu.  Mais en tant qu’architecte, je ne peux m’empêcher d’être inquiété à l’idée que des clubs fassent de moins en moins appel à mes services et ceux de mes compétiteurs, ainsi qu’aux entrepreneurs spécialisés en construction et rénovation de parcours de golf.  La qualité globale des parcours québécois ne peut qu’en souffrir à court moyen et long terme.  Et à mon humble avis, des parcours moins invitants risquent de graduellement faire perdre des clients.

Nouveau vert au Club de Golf  & Curling Thetford - Octobre 2017
Quelles sont donc les avenues de solution à cette problématique?
Il est bien évident qu’un regain d’énergie de l’industrie permettrait de renverser cette tendance de manière toute naturelle. Ce regain est-il possible, à court terme? Nul n’est bien placé pour percer ce mystère. Mais d’ici-là, il y aurait moyen de faire preuve d’opportunisme en permettant aux entrepreneurs de procéder à des travaux d’envergures diverses au cours de la période estivale. En planifiant adéquatement les travaux, il y a possibilité de travailler sur certains éléments des parcours  sans générer des désagréments importants pour les golfeurs. La modification de tertres de départ, la réfection de fosses ou des projets de drainage ne sont que quelques exemples.  Même des travaux de reconstruction de verts peuvent être considérés lorsque l’on prend le temps de bien préparer une vert temporaire qui pourra offrir des conditions de jeu acceptables le temps de réaliser les travaux. Évidemment, le tout n’est pas sans risques, avec les membres qui ne sont plus aussi loyaux et fidèles qu’ils ne l’étaient par le passé, et la clientèle de tournois qui est très sélective. Mais pourquoi risquer de procéder à des travaux de moins bonne qualité?

J’ose espérer que la morosité actuelle associée à la fermeture de parcours fera bientôt place à un équilibre qui deviendra la planche de salut de l’industrie.  Une fois cet équilibre atteint, je crois sincèrement que la clientèle des parcours qui auront fermé se sera redistribuée dans les parcours restants qui seront alors en mesure de prospérer à nouveau. Ceci fera en sorte que les parcours pourront possiblement à nouveau investir dans leurs infrastructures et renverser la tendance menant à cette lente perte d’expertise. D’ici là, je m’accroche à cette industrie qui me passionne depuis tant d’années en espérant que les clubs sauront encore reconnaître l’expertise que moi et mes pairs architectes et entrepreneurs peuvent apporter à l’industrie pour le bénéfice des parcours.

Yannick Pilon Golf © 2018


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